Les outils de la clarté : analogies, concret et chasse au jargon

Une fois le message structuré, reste à le rendre palpable. Trois familles d'outils transforment l'abstrait en évident : les analogies, les exemples concrets, et l'élimination de tout ce qui alourdit inutilement.

L'analogie : relier l'inconnu au connu

Expliquer, c'est presque toujours relier une idée nouvelle à quelque chose que l'autre connaît déjà. C'est le rôle de l'analogie. La psychologue Dedre Gentner a décrit ce mécanisme avec sa théorie de la mise en correspondance des structures (structure-mapping, 1983) : une bonne analogie ne transfère pas des détails de surface, mais la structure des relations. Comparer le courant électrique au débit d'eau dans un tuyau fonctionne parce que la relation (pression → débit) se retrouve (tension → intensité), pas parce que l'eau ressemble aux électrons.

Une analogie réussie fait dire à l'auditeur : « Ah, c'est comme… ! » — le moment où l'inconnu trouve une place dans le déjà-connu.

Attention aux limites : toute analogie finit par « craquer ». Précisez où elle s'arrête (« l'image du tuyau vaut pour le débit, mais pas pour la vitesse de propagation »), sinon vous installez un faux modèle mental.

Le concret bat l'abstrait

Dans Made to Stick (2007), Chip et Dan Heath proposent l'acronyme SUCCESs pour les idées qui « collent » : Simple, Unexpected (inattendu), Concrete (concret), Credible (crédible), Emotional (émotionnel), Stories (histoires). Le concret y joue un rôle central : le cerveau retient une image précise bien mieux qu'une notion abstraite.

Abstrait (oubliable) Concret (mémorable)
« Notre solution améliore la productivité » « Vos commerciaux gagnent 40 minutes par jour, soit une matinée par semaine »
« Une grande distance » « L'équivalent de trois terrains de football »
« Un microprocesseur traite beaucoup d'opérations » « S'il comptait une opération par seconde, une journée de calcul lui prendrait 30 000 ans »

Règle simple : à chaque idée abstraite, accolez un exemple, un chiffre parlant ou une image.

La chasse au jargon et au superflu

Le journaliste William Zinsser, dans On Writing Well, résume le combat : « Clutter is the disease of American writing » — l'encombrement est la maladie de l'écriture. Chaque mot inutile, chaque sigle non défini, chaque tournure savante est un péage que vous faites payer à l'auditeur.

Cela rejoint le mouvement du langage clair (plain language), inscrit aux États-Unis dans le Plain Writing Act de 2010, qui oblige les administrations à écrire de façon compréhensible. Trois réflexes : préférer le mot courant au mot technique, la phrase courte à la subordonnée empilée, le verbe d'action à la nominalisation (« décider » plutôt que « procéder à une prise de décision »).

La technique Feynman : le test ultime

Popularisée sous le nom du physicien Richard Feynman, cette méthode tient en quatre temps : (1) choisir un concept ; (2) l'expliquer comme si on s'adressait à un enfant ou à un débutant total, sans jargon ; (3) repérer les endroits où l'on bloque ou retombe dans le jargon — ce sont précisément vos trous de compréhension ; (4) retourner à la source, puis simplifier encore. La clarté pour l'autre est aussi le meilleur test de votre propre compréhension : on ne peut vulgariser que ce qu'on maîtrise vraiment.

À dire / à ne pas dire

  • À ne pas dire : « Le protocole implémente un handshake asymétrique pour la négociation de session. » (jargon empilé)
  • À dire : « Avant de discuter, les deux machines échangent un mot de passe secret — un peu comme deux espions qui vérifient leur identité. » (mot courant + analogie)

Exercice pratique

Prenez un paragraphe technique que vous avez écrit. Première passe : remplacez chaque terme de métier par un mot du quotidien. Deuxième passe : ajoutez une analogie. Troisième passe : supprimez 20 % des mots sans perdre le sens. Comparez l'avant/après à voix haute.

Résumé

Trois leviers rendent une idée limpide. L'analogie relie l'inconnu au connu en transférant la structure des relations (Gentner) — à condition d'en signaler les limites. Le concret (chiffres parlants, images, exemples) l'emporte toujours sur l'abstrait, comme le rappelle le modèle SUCCESs des frères Heath. Enfin, la chasse au jargon et au superflu (Zinsser, mouvement du langage clair) et la technique Feynman — expliquer comme à un débutant pour révéler ses propres trous — achèvent de transformer le compliqué en évident.

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