Adapter à son public et vérifier la compréhension

Il n'existe pas de bonne explication « dans l'absolu » : il n'y a que des explications bien calibrées pour un public donné. La même idée se raconte différemment à un enfant, à un expert d'un autre domaine ou à un décideur pressé. Vulgariser, c'est avant tout se mettre à la place de l'autre — puis vérifier qu'on a visé juste.

Partir de ce que l'autre sait déjà

La capacité à se représenter ce que pense et sait autrui porte un nom en psychologie : la théorie de l'esprit (theory of mind). C'est l'antidote direct à la malédiction de la connaissance. Avant d'expliquer, posez-vous trois questions : que sait déjà mon interlocuteur ? que veut-il en faire ? de combien de temps et d'attention dispose-t-il ?

« Sachez à qui vous parlez avant de savoir quoi dire. »

L'explication qui marche prend appui sur le point d'ancrage le plus proche dans la tête de l'autre. À un cuisinier, on explique un algorithme par une recette ; à un comptable, par un bilan. Le contenu est le même ; le pont change.

L'échelle d'abstraction

Le linguiste S. I. Hayakawa a popularisé l'idée d'échelle d'abstraction (ladder of abstraction) : tout sujet peut se décrire à différents niveaux, du très concret (« ce chien, Rex ») au très abstrait (« un être vivant », « un actif »). Un bon vulgarisateur monte et descend cette échelle à volonté : il descend vers l'exemple concret quand l'auditeur décroche, remonte vers le principe général quand il a saisi.

Public Où se placer sur l'échelle Exemple d'entrée
Novice complet Très bas (concret, sensoriel) Une image, une histoire, un objet familier
Initié d'un autre domaine Milieu, via analogie Un pont vers ce qu'il connaît déjà
Décideur pressé Haut, puis un cran plus bas La conclusion, puis un seul exemple parlant

Raconter plutôt qu'énumérer

Le cerveau humain est câblé pour les histoires bien avant les listes de faits. Une histoire fournit un fil, des personnages, une tension — autant de crochets de mémoire. Pour clarifier un concept abstrait, transformez-le en mini-récit : « Imaginez un client qui… » plante un décor concret où l'idée devient observable. C'est le « S » final de SUCCESs (Stories) vu au chapitre précédent.

Vérifier, ne pas supposer

L'erreur fatale est de croire qu'on a été compris. Installez des boucles de vérification :

  • Faire reformuler : « Pour être sûr d'avoir été clair, vous le diriez comment, vous ? » (la charge de preuve sur soi, jamais « avez-vous compris ? » qui ne révèle rien).
  • Lire les signaux faibles : un regard qui se fige, une question hors sujet, un « hmm » hésitant signalent un décrochage.
  • Procéder par petits paliers : une idée, une vérification, l'idée suivante — plutôt qu'un long monologue suivi d'un « des questions ? » tardif.
flowchart LR
    A[Une idee] --> B[Verification :<br/>reformulation ou exemple]
    B --> C{Compris ?}
    C -->|Oui| D[Idee suivante]
    C -->|Non| E[Redescendre l'echelle :<br/>exemple plus concret]
    E --> B

À dire / à ne pas dire

  • À ne pas dire : « Vous avez compris ? » (invite à répondre « oui » par politesse, sans rien prouver)
  • À dire : « Comment vous l'expliqueriez à un collègue qui n'était pas là ? » (la reformulation révèle ce qui est réellement passé)

Exercice pratique

Préparez une même explication en trois versions : pour un enfant de 10 ans, pour un collègue d'un autre service, pour votre direction en 30 secondes. Notez ce qui change : le point d'ancrage, le niveau sur l'échelle d'abstraction, les exemples. C'est le même savoir, trois ponts différents.

Résumé

Adapter, c'est mobiliser sa théorie de l'esprit : partir de ce que l'autre sait, veut et peut absorber. L'échelle d'abstraction de Hayakawa invite à descendre vers le concret ou remonter vers le principe selon les réactions. Les histoires offrent des crochets de mémoire que les listes n'ont pas. Surtout, ne supposez jamais la compréhension : faites reformuler, lisez les signaux faibles et avancez par petits paliers vérifiés. Une explication n'est réussie que lorsqu'elle a atteint sa cible — pas lorsqu'elle a été prononcée.

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