La malédiction de la connaissance
Pourquoi un expert brillant explique-t-il souvent si mal ce qu'il maîtrise pourtant à la perfection ? La réponse tient en une expression : la malédiction de la connaissance (curse of knowledge). Une fois qu'on sait une chose, on devient incapable d'imaginer ce que c'est de ne pas la savoir. Notre savoir nous aveugle sur l'ignorance de l'autre — et c'est l'obstacle numéro un d'une explication claire.
« Le principal coupable des écrits abscons n'est pas la paresse ni la malhonnêteté, mais la malédiction de la connaissance : la difficulté à imaginer ce que c'est de ne pas savoir ce que l'on sait. » — Steven Pinker, The Sense of Style (2014)
Une expérience qui a tout changé
En 1990, la psychologue Elizabeth Newton mène à Stanford une expérience devenue célèbre. Des « tapoteurs » tapent du doigt le rythme d'une chanson connue (par exemple Joyeux anniversaire) ; des « auditeurs » doivent deviner le morceau. Avant l'écoute, les tapoteurs estiment que 50 % des auditeurs trouveront. En réalité, seulement 2,5 % y parviennent (3 sur 120).
Pourquoi cet écart vertigineux ? Parce que le tapoteur entend la mélodie dans sa tête pendant qu'il tape. Il lui est impossible d'imaginer ce qu'entend l'autre : une suite de coups secs et incompréhensibles. C'est exactement ce qui se passe quand un expert parle : il « entend » tout le contexte, les définitions, les sous-entendus. Son interlocuteur, lui, ne reçoit que des coups secs — du jargon.
D'où vient le terme
Le concept a été nommé par l'économiste Robin Hogarth, puis étudié expérimentalement par Colin Camerer, George Loewenstein et Martin Weber dans un article fondateur de 1989 (Journal of Political Economy). Ils montrent que des agents mieux informés n'arrivent pas à « oublier » leur information pour prédire le comportement d'agents moins informés : le savoir, une fois acquis, ne se désactive pas à volonté. Les frères Chip et Dan Heath en ont fait, dans Made to Stick (2007), le grand ennemi de toute communication mémorable.
Comment la malédiction se manifeste
| Symptôme | Ce que fait l'expert | Ce que vit l'auditeur |
|---|---|---|
| Jargon | Emploie des termes de métier sans les définir | Décroche dès le premier mot inconnu |
| Sauts logiques | Saute les étapes « évidentes » | Perd le fil, n'ose pas le dire |
| Abstraction | Reste dans les concepts généraux | N'a rien de concret où s'accrocher |
| Trop de détails | Veut tout dire, par souci d'exactitude | Se noie, ne retient rien |
Le piège est cruel : plus on est compétent, plus on est exposé. L'expert ne choisit pas d'être obscur — il ne voit pas qu'il l'est.
À dire / à ne pas dire
- À ne pas dire : « C'est évident, il suffit d'appliquer le théorème. » (l'évidence est dans votre tête, pas dans celle de l'autre)
- À dire : « Reprenons depuis le début. Qu'est-ce que vous savez déjà de ce sujet ? » (on calibre avant d'expliquer)
Exercice pratique
Choisissez un concept que vous maîtrisez parfaitement dans votre métier. Expliquez-le à voix haute en 90 secondes, puis relisez votre transcription en surlignant chaque mot ou idée qui suppose un savoir préalable. Vous serez surpris du nombre de « coups secs » que vous tapez sans entendre la mélodie qui les accompagne dans votre tête.
Résumé
La malédiction de la connaissance est l'incapacité, une fois qu'on sait, à se remettre dans la peau de celui qui ne sait pas. L'expérience des tapoteurs et auditeurs d'Elizabeth Newton (2,5 % de réussite contre 50 % attendus) l'illustre parfaitement ; les travaux de Camerer, Loewenstein et Weber (1989) et la vulgarisation de Pinker et des frères Heath en ont fait le grand obstacle de la clarté. Elle se manifeste par le jargon, les sauts logiques, l'abstraction et l'excès de détails. La bonne nouvelle : la nommer, c'est déjà commencer à la combattre.